J'étais déjà politisé au lycée. J'avais l'esprit ouvert et je n'aimais pas beaucoup Reagan. Je me suis fait les dents avec le punk rock radicaliste - les Dead Kennedys, le magazine Maximum RockNRoll et MDC. C'étaient les seules voix qui s'élevaient contre Reagan à l'époque, a fortiori pour quelqu'un qui habitait Aberdeen et qui n'avait que dix-huit balais. Je n'était pas spécialement enclin à me plonger dans d'arides analyses politiques. J'avais besoin de quelque chose qui me parlait, que je pouvais comprendre.
Les opinions exposées par MDC ne volaient cependant pas très haut. Comment un titre comme " Fuck Reagan " peut-il déboucher sur quoi que ce soit ?
L'état d'esprit dans lequel j'étais se résumait à être anti-establishment et à me sentir différent. J'ai réalisé que ce n'était pas moi qui avais un problème, mais eux. Ils avaient complètement intégré le système et je me suis dissocié d'eux. Les Républicains et même les Démocrates - moi je m'en foutais complètement. Mais quand j'ai eu dix-huit ans j'ai voté pour Walter Mondale et, depuis, j'ai toujours participé aux élections présidentielles.
Mondale s'est fait descendre en flammes. Qu'est-ce que ça t'a inspiré ?
Ça ne m'a pas brisé le coeur. Ce n'était pas comme Si ça aurait pu vraiment changer la situation. Walter Mondale n'était pas franchement un radicaliste. Mais j'ai voté, je me suis exprimé.
Et quelle fut l'étape suivante ?
Eh bien Nirvana a toujours eu un côté politique. On parlait de certaines choses et des sentiments qu'elles nous inspiraient. En 91, on a eu l'Opération "Tempête du Désert " et ça m'a scié de voir que tout le monde gobait l'histoire. Je vivais à Tacoma, une ville très Amérique profonde de l'état de Washington, et ce qui s'y passait était aussi effrayant que surréaliste : le gouvernement redoublait d'hypocrisie et la population n'y voyait que du feu. Puis, six mois plus tard, la culture mainstream qui s'était laissée duper par la " Tempête du Désert " se jetait sur nous. Ça nous révulsait, on se demandait qui étaient ces gens-là. Il nous a fallu pas mal de temps pour arriver à nous y faire.
Comment t'es-tu retrouvé impliqué avec le WMIC ?
En 92, des politiciens ont essayé de faire passer une loi fédérale au champ d'application assez large qui s'avérait particulièrement redoutable. Mettons que tu aies écrit des paroles contenant le mot " cul ". Selon ceux qui déposèrent ce projet de loi, tu faisais référence à une partie du corps humain, en conséquence de quoi ton morceau pouvait être considéré comme "adulte" et donc interdit aux mineurs. Quelqu'un pouvait alors aller voir le procureur en lui disant qu'il le trouvait obscène, puis ce dernier prononçait son verdict en décidant de le classer érotique " ou non. Moi je me disais que c'était anti-américain et anticonstitutionnel, mais le projet est passé, le gouverneur l'a signé, et il est devenu une loi. Le WMIC, l'American Civil Liberties Union et la Recording lndustrv Association 0f America l'ont combattue devant la Cour Suprême de l'état et elle a effectivement été déclarée anticonstitutionnelle, mais le projet a été redéposé l'année suivante. Aujourd'hui, Si quelqu'un avait porté plainte contre Nirvana, on aurait pu s'offrir les cent dollars de l'heure que prennent les avocats, mais Si tu es un artiste qui se bat pour survivre ou Si tu es un petit disquaire indépendant, tu ne peux pas te permettre de te faire défendre au tribunal, et tu as par conséquent plus de chances de ne pas aller jusqu'au bout.
Quand as-tu franchi le pas ?
La première fois que je suis intervenu dans cette controverse, je suis allé à une émission télévisée, une espèce de talk-show où j'étais opposé à cette femme d'Edmunds, une ville de l'état de Washington, qui avait engagé une procédure parce que ses enfants étaient rentrés à la maison avec un CD de 2 Live Crew et qu'elle l'avait trouvé abject. J'étais vraiment nerveux, je connaissais assez mal la législation et je me suis contenté d'exposer les choses de mon point de vue. Elle m'a dit que j'étais un jeune homme très bien, qu'elle n'avait rien à reprocher à Nirvana et que c'était ce groupe-là, 2 Live Crew, qui n'allait pas. Ces gens font toujours une fixation sur les extrêmes, c'est ça qui m'énerve.
Qu'est-il advenu de cette législation ?
Elle continue de refaire surface de temps en temps, à cause de ces fanatiques qui ont peur que leurs enfants perdent leur innocence. En 92, on a élu Mike Lowry, un type merveilleux, au poste de gouverneur. Il a opposé son veto à la législation en 93, puis une seconde fois en 94, mais l'année dernière il s'est passé de drôles de choses, parce que la législature a changé. Ce projet de loi a fait son chemin jusqu'à la Chambre des Représentants et on a donc décidé de faire du lobbying auprès du sénat. J'ai pris du recul, j'ai observé comment le système fonctionnait et je me suis dit que Si je ne pouvais rien faire contre lui, il faudrait que je fasse avec.
Et tu as alors fondé un comité d'action politique afin d'être pris au sérieux ?
Exactement. J'aurais pu lancer une pétition ou organiser une manifestation sur les marches du Capitole, mais j'ai jugé préférable d'y entrer directement, d'y serrer des mains, d'y nouer des relations, de récolter des fonds pour ma campagne et de devenir ainsi une partie intégrante du système poli-tique. C'est comme ça que ça marche Si tu veux qu'on te prenne au sérieux. Au cours de ces deux ou trois dernières années, les groupes de Seaffle ont vendu plus de cent soixante millions d'albums et personne n'a bougé le petit doigt! J'ai réalisé que l'establishment c'était nous aujourd'hui. C'est nous qui générons tout cet argent. Microsoft fait du lobbying, Weyerhauser et Boeing aussi... ils sont tous actifs politiquement. Et tu crois que le gouvernement tentera quoi que ce soit qui puisse nuire à ces compagnies ? Jamais de la vie!
Ayant vaincu cette législation à plusieurs reprises, pourquoi t'excites-tu encore autant à son sujet ?
Parce que la censure revient au galop dans tout le pays. Regarde Bob Dole : il n'a jamais vu PuIp Fiction ni écouté Nine lnch Nails, mais la femme de George Will lui écrit un discours et le voilà qui part en croisade. Tous ces gens agitent le drapeau de la défense de la famille. Ils vont se coucher en rêvant d'idéaux datant des années 50. Mais Si tu jettes un oeil attentif sur l'économie des fifties, tu t'aperçois qu'elle offrait de nombreuses opportunités. Je crois qu'ils sont en train de pisser sur les arbres. Ils veulent mettre la moralité sous mandat, !mais si tu offres à chacun des opportunités, tout le monde veut finalement la même chose vivre et prospérer. Vouloir rendre l'économie responsable des problèmes sociaux est à mon avis complètement stupide.
Qu'as-tu pensé de l'attaque contre Time Warner ?
Toute cette histoire avec lnterscope Records... Quel est le pourcentage de groupes ouvertement pornographes, misogynes ou violents ? Très peu, en fait. De l'ordre de trois ou quatre pour cents. Mais ils veulent aussi contrôler les quatre-vingt-seize pour cents restants qui sont parfaitement corrects. Et ceci n'a tout simplement aucun sens. Si Dolores Tucker était réaliste, elle n'irait pas tambouriner à la porte des réunions des actionnaires de la Time Warner pour mettre en cause leur responsabilité, elle irait plutôt frapper à celles de ces corporations qui investissent de l'autre côté des mers au lieu d'investir dans les quartiers chauds de nos villes.

